L’autre jour, pendant un souper du samedi soir chez moi, la question des connaissances gnrales est venue sur la table. Que faut-il savoir aujourd’hui? Petit jeu-questionnaire improvis pour les convives, tlphone intelligent interdit. Catgorie Histoire : la Première Guerre mondiale? 1914-1918, mais quelques-uns l’avaient djà oubli. L’arrive de Jacques Cartier? Hum… quinze cent quelque chose. La fondation de 91³ÉÈË, c’est Champlain? Euh, non, c’est Maisonneuve. Et surtout Jeanne Mance. La Grande Paix de 91³ÉÈË? Attendez un peu, j’ai djà lu un truc là -dessus. Catgorie Science alors : qu’est-ce qu’un trou noir? J’ai un blanc. Bref, on se serait cru dans un de ces vox pop où l’ignorance s’affiche dans toute sa splendeur – et je m’inclus dans le lot. Pourtant, tout le monde autour de la table tait lettr, curieux, inform, intelligent et hyperperformant dans sa discipline. Et dès que chacun a rcupr son tlphone, la capacit de s’approprier les connaissances et les notions complexes est revenue au galop.
Il ne faut pas minimiser l’importance d’une culture gnrale solide, prfrablement acquise avant d’entrer à l’universit. Cela dit, il n’y a pas de doute que notre environnement cognitif a beaucoup chang depuis l’poque où l’on rcitait à l’cole de quartier tout le savoir que le ministère jugeait indispensable. À la Facult de droit, quand j’tais tudiant, les plus dous parvenaient à se faire un tableau synoptique mental de l’organisation du Code civil, mmorisant le numro des dispositions les plus importantes. Quelques dcennies plus tard, mes tudiants trouvaient beaucoup plus rapidement l’article pertinent dans le Code en tapant « Ctrl+f » sur leur portable, mais sans pouvoir situer le concept dans la structure gnrale du droit civil. Aujourd’hui, toutes les connaissances sont au bout de nos doigts, tales horizontalement et sans organisation conceptuelle ou hirarchique, mais immdiatement accessibles. Le dfi, c’est de faire le tri dans ce bric-à -brac informationnel et d’en tirer des donnes pertinentes. Inutile de l’apprendre par cœur.
Pour les universitaires que nous sommes, la numrisation du savoir soulève quelques enjeux vraiment fondamentaux.
D’une part, on peut prsumer que cela change la donne pour ce qui est de la construction ou de la rforme des programmes. Comme chacun sait, les esprits universitaires s’chauffent dès qu’il s’agit de dfinir le noyau dur de leur discipline, les connaissances qui doivent faire partie du contenu obligatoire et l’ordre (immuable?) dans lequel chaque morceau de savoir doit être appris. Dans un monde où n’importe quelle tablette offre un accès rapide à la connaissance vrifie (et aussi, malheureusement, à la connaissance tronque, mal fonde ou dpasse), comment dterminer le primètre des notions essentielles? Quel quilibre tablir entre les comptences et les connaissances? Quoi enseigner pour que nos tudiants et tudiantes demeurent alertes et critiques devant un corpus disciplinaire qui volue aussi vite?
D’autre part, il est probable que la numrisation du savoir ait aussi des consquences pistmologiques qui doivent maintenant être prises en compte par les universits. Au-delà des questions lies au contenu des programmes, on vit des transformations dans la manière d’apprendre elle-même, qui sont susceptibles de s’acclrer à mesure que la numrisation et l’intelligence artificielle prendront de plus en plus de place dans nos vies. La gnration Z veut-elle et devrait-elle apprendre de la même manière que les boomers comme moi? Qu’en sera-t-il des enfants de mes enfants?
Dans la foule de la pandmie, on a beaucoup dbattu de la question du lieu, rel ou virtuel, où doit dsormais se drouler l’enseignement. Cours en ligne, cours en prsentiel, cours hybride ou cours comodal? Tout un nouveau vocabulaire merge de ce dbat. Mais ce virage ne reprsente qu’un aspect relativement mineur de la transformation qui s’opère, un changement de support pdagogique plus qu’une vritable remise en question de la relation entre le savoir, la personne qui enseigne et la personne qui apprend.
Pour ma part, je crois encore que l’interaction humaine, face à face, est essentielle à l’apprentissage dans presque tous les contextes. Mais la numrisation gnralise du savoir suscite en moi un questionnement plus profond. Elle invite à revoir la place qu’il faut dsormais accorder à l’apprentissage exprientiel, à la dcouverte et la cration, à la littratie numrique, au dveloppement de l’esprit critique, à la mobilisation de l’intelligence collective ou à l’interdisciplinarit organise autour des grands enjeux de socit actuels. Elle oblige à imaginer de quoi sera faite la vie des personnes qui occupent nos classes aujourd’hui et comment ce que nous leur offrons maintenant rpondra à leurs attentes dans 10, 20 ou 30 ans. L’91³ÉÈË a djà fait un premier pas dans cette rflexion en adoptant les principes directeurs de la formation universitaire dans son engagement acadmique. Il faut maintenant que cet engagement se concrtise sur le plancher des vaches, dans les salles de cours, les ateliers, les stages et les laboratoires, là où l’apprentissage se vit au quotidien.
Quant à mon souper du samedi soir, il s’est termin dans les rires et la bonne humeur, une fois qu’on a conclu qu’ensemble on arrivait à se rappeler le nom de chacun des quatre Beatles. Et puis, on a mis le jeu-questionnaire de côt, et les tlphones aussi, pour se parler de choses qui comptent vraiment.
Daniel Jutras
Vous voulez poursuivre la discussion? ɳ¦°ù¾±±¹±ð³ú-³¾´Ç¾±.