Bonjour à tous et à toutes, futurs diplôms de la promotion 2028. C’est un très grand honneur pour moi de vous adresser la parole, alors que vous êtes devant les portes de la justice, debout sur un seuil us par le temps. Vous êtes sur le point d’entrer dans un monde parfois imprvisible, souvent droutant, toujours fascinant.
Ok. Ici, je dois faire une confession. J’ai dit «Vous êtes devant les portes de la justice, debout sur un seuil us par le temps». Le seuil us par le temps devant les portes de la justice, c’est une image tire du discours clèbre de Martin Luther King, «I have a dream». « Standing on the worn threshold which leads into the palace of justice. » J’ai emprunt sans gêne cette belle image d’un vritable monument de l’art oratoire. Mais comme je viens de rvler ma source, ce n’est pas du plagiat. C’est la première leçon de mthodologie juridique: toujours citer vos sources. Note de bas de page, note de bas de page, note de bas de page.
Je serais port à croire que vous ressentez un peu de fbrilit en ce moment. Moi aussi. Mes collègues professeurs et les membres du personnel de la facult aussi. Nous sommes sur une note de petite agitation, plutôt que sur l’anxit dans le tapis. Mais on va rgler ça tout de suite. J’ai commenc ce discours en vous souhaitant la bienvenue comme futurs diplôms de la promotion 2028. Il est sans doute un peu tôt pour parler de la collation des grades, mais il est utile de rappeler que vous serez encore là dans trois ans. Tous et toutes. Aujourd’hui vous êtes excits, optimistes et peut-être un peu incertains de ce que vous rserve l’avenir. Dans quelques annes, vous allez terminer vos tudes et recevoir un diplôme, et vous serez exactement dans le même tat: excits, optimistes, un peu incertains devant l’avenir. De fait, le premier jour du programme et la collation des grades sont des moments très semblables, remplis de fiert, de fbrilit et de la promesse de l’inconnu. Entre les deux, il va se passer beaucoup de choses, et peut-être pensez-vous que c’est de cela que je vais parler aujourd’hui. Pas pantoute.
À propos de mon intervention aujourd’hui, j’ai lu une publication de la Facult de droit sur LinkedIn qui disait ceci: «Cette anne, la Facult de droit a le privilège de recevoir le recteur de l'91³ÉÈË, Daniel Jutras, comme invit d’honneur. Diplôm de la facult en 1982, il s’adressera aux tudiantes et tudiants nouvellement arrivs afin de partager avec eux son parcours professionnel, ses expriences et ses conseils pour bien russir son baccalaurat en droit.»
Je ne vais pas du tout vous parler de moi, ni de mon parcours professionnel, ni de mes expriences, qui ne prsentent pas d’intrêt pratique pour quiconque commence des tudes en droit aujourd’hui. J’ai termin mes tudes à la facult il y a 43 ans, et je n’ai absolument aucune ide de la manière de bien russir son baccalaurat en droit en 2025. Mais je peux partager avec vous quelques informations pour bien russir les deux prochaines semaines. Après ça, je sais que vous aurez assez d’lan pour rouler jusqu’à la fin de vos tudes.
J’avais commenc par vous rvler un petit secret mais vous le connaissez djà puisque vous avez djà pass 4 jours en facult: une bonne partie des tudes en droit consiste à se demander ce qu’est le droit. Je ne veux pas dire se demander quelle est la règle, quel est l’article de loi ou le jugement qui s’applique. Non, non. Je veux dire que vous allez passer du temps à dfinir le droit, à le distinguer des autres manières d’organiser la vie en socit. Un peu comme si, à l’École d’optomtrie, on passait des semaines à dcider ce qui constitue un œil. Le droit est historiquement l’une des plus anciennes disciplines universitaires, mais on n’a pas encore trouv toutes les rponses à la question «Qu’est-ce que le droit?» Ça va être un peu droutant. Pour vous aider à passer à travers ce questionnement existentiel, je vous offre une mtaphore toute simple. L’t dernier, j’tais de passage à Warwick, dans les Cantons-de-l’Est, qui, comme chacun sait, est le lieu de naissance de la poutine. Je me suis arrêt à un restaurant qui affirme, comme plusieurs autres, offrir la meilleure poutine au monde. Sur le menu, il y avait 22 sortes de poutines, je les ai comptes. Poutine italienne, poutine asiatique, poutine meat balls, poutine vgane. Le chef, si on peut l’appeler ainsi, explore avec curiosit et imagination les frontières de la poutine – une sorte d’ontologie de la poutine –, ce qui fait qu’une poutine est une poutine, le moment où une poutine cesse d’être une poutine, la richesse des variations qu’on peut apporter au concept de base de la poutine. Il y a des versions qui fonctionnent bien. D’autres non.
C’est un peu ce qui se passe, mutatis mutandis, à la Facult de droit. On enseigne le droit comme une formation professionnelle, on apprend à «pratiquer le droit», mais on apprend aussi à penser le droit. En ce sens, le droit est l’une des disciplines fondamentales des sciences humaines et sociales. Les juristes, les profs et les personnes qui tudient le droit s’intressent au phnomène juridique sous toutes ses formes. Nous voulons comprendre comment le droit fonctionne ou ne fonctionne pas. Quelles sont ses diffrentes manifestations d’une socit à l’autre et d’une poque à l’autre. Comment il volue, rpond aux mutations sociales, provoque des changements ou les retarde. Comment le droit se distingue de la justice, de l’quit ou des jeux de pouvoir politique ou conomique. Vous allez voir, c’est plus intressant que de savoir ce qui constitue un œil.
Une autre information utile est lie à ce que vous avez tous et toutes en commun: à partir d’aujourd’hui, vous pouvez rpondre, quand on vous demande ce que vous faites: «J’tudie en droit à l’91³ÉÈË.» Si on compte tous vos collègues de tous les cycles, un peu plus de 2000 personnes peuvent donner cette rponse à l’heure actuelle. C’est pas beaucoup, mais malgr tout, il paraît que dans les bars, à 91³ÉÈË, il y a plein de personnes qui ne sont pas tudiantes ici qui rpondent qu’elles tudient en droit à l’UdeM, et il paraît que ça fonctionne mieux que d’autres techniques de drague recenses sur les sites de rencontre, comme l’incontournable brise-glace «Tu crois à l’amour au premier regard ou je dois repasser une seconde fois?» Vous, vous pouvez dsormais dire sans mentir, même très chill, «Oh, moi? Eh bien… j’tudie le droit à l’91³ÉÈË».
À partir du moment où vous aurez dit que vous tudiez ici, que ce soit dans un bar, au cinma, dans le mtro ou sur un Bixi à un feu rouge, votre interlocuteur va ragir. Et les ractions prvisibles sont en nombre limit.
Il y a cinq ractions qui reviennent tout le temps. Je vais vous les dcrire à tour de rôle, pour que vous ne soyez jamais pris au dpourvu.
La première raction frquente, c’est «Wow, tu dois être, genre, super intelligent, super intelligente». La vrit, c’est que vous l’êtes. Vous le savez et nous le savons aussi. Nous avons un système très labor pour choisir les meilleures candidatures ici, et le rsultat de notre processus d’admission est uniformment spectaculaire. Vous êtes toutes et tous passionns, brillants, engags, couronns des plus grands succès dans vos tudes jusqu’à prsent. Mais au-delà de votre remarquable parcours scolaire, c’est la personne que vous êtes qui nous intresse. Ce qui fait de vous un être diffrent. Ce que vous apporterez d’unique et de distinctif aux conversations en classe ou dans les corridors ou au caf acquis de droit ou à la bibliothèque. Partez de la prmisse que vous n’avez rien à envier à qui que ce soit ici en termes de talent ou d’intelligence brute. Il n’y a pas eu d’erreur informatique et vous êtes bien à votre place. Comme le disait la doyenne Saumier: «Trouvez votre voix et faites-la entendre. C’est pour ça que vous êtes ici.»
La deuxième raction que vous entendrez, quand vous direz que vous tudiez en droit à l’UdeM, c’est souvent «Oh my god, ça doit être tellement difficile d’apprendre toutes les lois par cÅ“ur». Beaucoup de gens pensent que les juristes ont une formidable mmoire et connaissent toutes les lois et toutes les règles. Peut-être qu’on vous a djà pos des questions bizarres sur les règlements de compostage à 91³ÉÈË ou sur le statut juridique du pitbull. C’est vrai que la mmoire occupe une place importante en droit. Mais pas la mmoire qui permet de gagner à des jeux de socit ou au poker. Non, je parle plutôt ici de la mmoire des peuples, qui est au cÅ“ur même du droit. À partir d’un concept d’Edmond Burke, un professeur de droit amricain a crit sur les liens entre l’tude du droit et ce qui dfinit notre humanit, en parlant de ce qui nous distingue des mouches l’t. Ce qui nous distingue, c’est la mmoire intergnrationnelle. La vie d’une mouche est ferme sur elle-même. Les mouches naissent, vivent, meurent, toujours pareil. Chaque gnration de mouches vit une vie identique à celle des mouches de la gnration qui l’a prcde, et celle des mouches qui suivront, sans savoir quoi que ce soit des mouches mortes ou à naître. À la diffrence des mouches, les êtres humains sont des cratures culturelles, et pas seulement biologiques. Chaque gnration d’êtres humains naît dans un espace culturel, social, politique, technologique et conomique, un monde fait de ce que les gnrations prcdentes ont laiss et qui continue d’exister: des romans, des symphonies, des autoroutes, des habitations, des monuments. Et des règles de droit. Le droit est l’un de ces artfacts humains qui nous attachent au pass et au futur de l’humanit. L’tude du droit est l’tude de ±ô’a³Ü³Ù´Ç°ù¾±³Ù du pass, et c’est dans ce sens que le droit est un lieu de mmoire. Alors, non, les avocats, les notaires, les juristes ne mmorisent pas toutes les lois. Personne ici ne sera tenu de rciter un chapitre entier du Code civil du Qubec, du moins, pas avant les examens de dcembre. On vous demandera plutôt de comprendre le droit comme une tradition, un corpus de mmoire qui nous vient du pass et continue de s’imposer à nous, et comme une manifestation de notre humanit qui nous connecte au temps, à l’espace et à la culture dans toutes ses dimensions.
J’arrive à la troisième rponse que vous entendrez le plus souvent quand vous direz que vous tudiez le droit à l’91³ÉÈË: «Ha! Un avocat! Un notaire! Vous êtes tous des pourris!» suivi, invitablement, par «Dis donc, j’ai un problème avec mon propritaire, là …» ou quelque chose du genre. Il y a là un paradoxe avec lequel il faudra accepter de vivre à partir d’aujourd’hui. Les professions juridiques ont parfois mauvaise rputation, mais ceux et celles qui maîtrisent le droit jouent nanmoins un rôle social fondamental. C’est un rôle qui prend toute sa valeur dans les grandes et les petites choses. Aider votre tante Rita à rcuprer sa pension de vieillesse, ou sortir un enfant des griffes d’un parent violent, ou ramener sur terre un pouvoir financier qui a perdu ses repères. Le droit est un outil de changement social, et vous pourrez probablement changer un peu le monde, comme vous le souhaitez peut-être aujourd’hui. Devenir juriste vous donnera bel et bien accès à un extraordinaire pouvoir social et politique. Mais vous apprendrez vite que c’est un pouvoir qui doit s’exercer avec doigt et dlicatesse. Le droit concerne le pouvoir, indubitablement, et la maîtrise du droit confère certainement du pouvoir. Mais le droit consiste surtout à donner du pouvoir à ceux qui n’ont pas d’autres moyens de l’obtenir. Le droit est moins centr sur les luttes, conflits et batailles qu’on l’imagine. Il sert surtout à structurer les contextes où les êtres humains peuvent coexister pacifiquement, collaborer, cooprer et être heureux. Pour reprendre l’image d’un autre grand professeur amricain, les juristes sont les architectes des structures sociales. Une vie dans le droit est une vie consacre à la recherche de solutions pour les autres, et dans ce sens, c’est une vocation noble, au service de l’intrêt public, et vous pouvez toutes et tous être fiers de l’avoir choisie.
La quatrième rponse que vous entendrez peut-être quand vous direz que vous tudiez le droit à l’91³ÉÈË, c’est «Ah oui, moi aussi j’aurais pu tudier en droit, mais passer ma vie à m’obstiner, à argumenter, à toujours vouloir avoir raison, c’tait pas mon truc». Ici encore, nous sommes sur le terrain des clichs aliments par une surdose de Netflix. Être juriste, c’est bien plus que trpigner devant un juge en hurlant « Objection, votre honneur!» Il y a presque autant de manières de mettre à profit une formation en droit qu’il y a de diplôms de la facult. Comme le soulignait la doyenne Saumier, une proportion non ngligeable d’entre vous ne pratiquera pas le droit, ou pas longtemps, mais je peux vous assurer que tous et toutes, sans exception, vous utiliserez tous les jours les habitudes cognitives que vous allez dvelopper ici. La maîtrise du langage, le pouvoir des mots, la manière prcise de poser des questions ou d’y rpondre, l’organisation des ides, ça ne va jamais vous quitter. La culture populaire associe souvent les juristes à la plaidoirie, aux têtes dures qui parlent plus fort que tous les autres, mais c’est tout le contraire. L’une des valeurs les plus importantes de la profession est celle de la dlibration rationnelle, de la prise en compte de toutes les perspectives pertinentes avant de dcider quoi que ce soit. Vous allez apprendre ici à lire des textes où chaque mot compte, à porter une attention à chaque dtail de ce qu’on vous raconte et à examiner les questions sous tous leurs angles avant d’ouvrir la bouche, et ça va un peu changer votre mode de conversation. Ça va peut-être vous rendre un peu fatigants et fatigantes dans les soupers à la maison et agacer vos proches, mais ils vont s’habituer.
Je vous offre une cinquième rponse que vous entendrez peut-être quand vous direz que vous tudiez le droit à l’91³ÉÈË. Ça va être quelque chose comme «Étudier en droit. Wow, ça doit être ennuyeux comme la pluie». Alors ça, c’est carrment faux. Étudier le droit, c’est joyeux, passionnant, agrable, excitant. Bon, je ne veux pas dire excitant comme sauter en parachute. Je veux dire, plutôt, que c’est passionnant comme lire un roman extraordinaire dans un hamac un beau jour d’t. Ou excitant comme courir un 5 km plus vite que vous ne l’avez jamais fait. Ou agrable comme un vêtement qui vous va comme un gant et qui vous donne confiance. Il y a un plaisir esthtique à l’tude du droit. Le droit est rempli d’anecdotes et de pripties humaines – à propos de libert de religion et de balcons à Outremont, ou de familles polygames en Colombie-Britannique, ou du sort tragique des communauts autochtones au Canada. Il y a des drames en droit et aussi de la comdie, des rcits d’oppression et des rcits de libration. Ces narratifs vont allumer votre imagination. Vous allez être guids par des professeurs et des chargs de cours qui vont vous inspirer et peut-être changer votre vie, comme mes propres mentors à la Facult de droit ont chang la mienne. Vous allez être entours de collègues formidables avec lesquels vous partagerez des motions fortes, des dsaccords, des discussions passionnes et des collaborations magiques. Vous aurez la chance de tenter de nouvelles choses, comme participer à un concours de plaidoirie ou conseiller une personne qui a dsesprment besoin d’aide à la Clinique juridique, ou contribuer à un projet de recherche important. Ça va faire battre votre cÅ“ur un peu plus vite et gonfler votre confiance dans l’importance de ce que vous pouvez accomplir dès maintenant, et pour les longues annes de votre carrière à venir. Bref, il y a beaucoup de dcouvertes, beaucoup de nouvelles amitis, beaucoup de plaisir devant vous, et ça commence dès cette semaine. Profitez-en au maximum.