91³ÉÈË, août 1985, il y a 37 ans. C’est la rentre. Je m’apprête à donner mon premier cours à l’universit. Recrut comme professeur adjoint, j’ai pass l’t à me prparer pour ce moment. J’ai pluch tout ce que la bibliothèque de ma facult contient sur la matière fondamentale qui fait l’objet du cours. J’ai des montagnes de notes. Mon plan de cours est en ordre. Je suis prêt. Et pourtant, j’ai un trac fou.
J’enseignais en première anne et, même si l’on pouvait prsumer que j’en connaissais un peu plus que mes tudiants et mes tudiantes sur la matière, je ne pouvais pas me dfaire de la crainte d’être pris en dfaut par une question inattendue. J’avais aussi peur de manquer de matière, et de devoir mettre fin au cours avant l’heure, faute de choses à dire à ma classe. Tout cela m’amenait à ajouter toujours plus de contenu à mon cours, plus de lectures pour mon groupe, plus de sujets à couvrir. Je prorais sans interruption pendant toute la priode. Il y avait peu de questions ‒ ouf! ‒ et immanquablement j’arrivais au bout de chaque sance sans avoir couvert toute la matière et sans avoir t pris en dfaut ‒ re-ouf!
Avec le recul, on peut dire que j’avais tout faux ou presque. J’avais consacr toute mon nergie à m’emplir la tête du contenu du cours, sans passer une minute à rflchir à la manière de livrer ce contenu pour permettre à mon groupe de se l’approprier à son tour. Mes tudiantes et mes tudiants taient dbords, enterrs vivants sous le volume de connaissances que je tentais tant bien que mal (plutôt mal) de leur transmettre. Ils dcrochaient les uns après les autres et mon cours tait un chec. Ce n’tait pas faute de motivation de ma part, car je voyais djà à quel point l’enseignement est au cœur de la mission de l’universit. Pour être à la hauteur, j’avais consacr de (trop) nombreuses heures à prparer mes cours. Personne ne m’avait dit que « prparer un cours », ce n’est pas seulement maîtriser la matière.
L’excellence en enseignement passe par des questions que je ne me posais tout simplement pas. Combien de temps un orateur, même talentueux, peut-il parler avant que son auditoire passif se mette à penser à autre chose? Comment justifier de rassembler des tudiants et des tudiantes dans une classe si celle-ci se rsume à un transfert unidirectionnel de connaissances qu’on peut acqurir en lisant un livre ou un site Web? Comment installer un dialogue avec un groupe de 75 personnes? Comment fait-on passer les tudiants de la connaissance à la comprhension, puis à l’application, l’analyse, l’valuation ou la cration?
J’aurais pu trouver des rponses à ces questions et à beaucoup d’autres à partir des meilleures expriences que j’avais vcues, tudiant, au contact de professeures et de professeurs passionns. Ces professeurs qui m’avaient trait comme un participant dans la quête de savoir, organisant des dbats anims et partageant avec la classe leurs propres questionnements sur les enjeux de l’heure. Ces professeurs qui n’avaient pas hsit à rpondre « Je ne sais pas » aux questions pointues, s’efforçant de trouver les solutions avec la classe sans se sentir menacs par l’incertitude. Ces professeurs qui proposaient des activits favorisant un apprentissage actif et collaboratif. Ces professeurs qui ne se contentaient pas de reprendre leurs notes de cours des annes prcdentes (faciles à trouver même avant l’ère numrique) et qui se rinventaient chaque anne.
J’aurais aussi pu trouver des rponses à ces questions à partir de l’expertise disponible sur les paramètres de l’enseignement aux adultes. Elle existe et elle est facilement accessible aujourd’hui, que ce soit par l’entremise du Centre de pdagogie universitaire à l’UdeM ou par la conversation avec des groupes de partage des meilleures pratiques pdagogiques dans un dpartement ou une facult.
Au fil des ans, mon enseignement s’est amlior et, je crois, l’exprience de mes tudiants et de mes tudiantes a t plus positive. Je ne suis pas expert en pdagogie ‒ c’est le cas de la plupart d’entre nous ‒, mais j’ai beaucoup appris de mes pairs. Il a suffi que je veuille faire mieux en classe pour que s’ouvre devant moi un monde de possibilits et que je canalise mes nergies diffremment, sans pour autant y consacrer plus d’heures.
Quand on s’arrête un moment pour voir comment dynamiser son propre enseignement et amliorer l’apprentissage et l’exprience des tudiants, les heures de cours prennent un autre sens. Elles ne sont plus un passage oblig ni une interruption dans une semaine consacre à la recherche. Elles deviennent un moment privilgi, un rendez-vous qui se nourrit de l’nergie de la jeunesse et qui, par effet de contagion, donne au professeur le sentiment assez grisant de contribuer à la vitalit de son universit. Vive le temps pass en classe!
Daniel Jutras
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