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Seul ou avec d’autres?

Quelle place accorder au travail d’quipe dans la formation universitaire? Rflexions sur une pratique d’enseignement qui mise sur la collaboration et la solidarit comme vecteurs essentiels de l’apprentissage.

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« Tu tais dans ta bulle. »

Le constat tait brutal, mais juste. Je venais de passer une belle soire avec des amis. Le rire communicatif, les souvenirs partags, les bonnes histoires, les dernières nouvelles des uns et des autres, les potins rigolos : tous les ingrdients taient au rendez-vous, sur la table et autour de la table. Mais allez savoir pourquoi, j’tais rest plutôt silencieux, laissant aux convives le soin d’entretenir la conversation. Je n’tais pas fatigu ni triste ou irrit, bien au contraire. J’tais juste… passif. Hilare, totalement attentif au bonheur ambiant, mais ne faisant rien pour y contribuer. Ma femme avait bien raison : la conversation est un sport (un art) qui se joue en quipe. Carton jaune pour moi.

Peu de temps après, j’ai vu un documentaire sur la formule 1 qui soulignait à quel point le travail des uns et des autres, en plus du talent du pilote, est dterminant dans le succès d’une curie automobile. Un seul faux pas au moment de changer les pneus aux puits et c’est la catastrophe. Les secondes perdues ne peuvent pas être rcupres. Idem pour un quatuor à cordes, ai-je aussi appris. Il paraît que les musiciens doivent s’couter avec le plus grand soin non seulement pour maintenir le tempo, mais galement parce que les instruments d’un quatuor n’ont pas d’intonation fixe, ce qui exige que chacun adapte son jeu pour parvenir à la justesse collective. Pas facile à faire tout seul. Encore moins à quatre.

Bref, dans le monde qui nous entoure, le travail d’quipe est partout. Personne n’est une île. Faut-il en conclure que la formation universitaire doit ncessairement comporter des activits ralises en petits groupes? Est-il utile que tout le monde ait fait l’exprience du travail d’quipe?

Commençons par dire que la plupart des tudiants et des tudiantes n’aiment pas beaucoup les travaux de groupe. Mais soyons prcis : je pars de la prmisse, maintes fois vrifie dans mes propres cours, que la grande majorit n’aime pas les ±¹²¹±ô³Ü²¹³Ù¾±´Ç²Ô²õ en quipe, mais accepte avec plaisir d’apprendre en quipe. Leur rticence n’est pas un obstacle insurmontable. Il faut surtout bien leur expliquer pourquoi le travail d’quipe est un cadre d’apprentissage pertinent et bnfique.

Avant toute chose, il importe de distinguer diffrentes formes d’interaction en quipe. Dans la « vraie vie », l’activit collective est à gomtrie très variable. Le quatuor à cordes dont je parlais tantôt est la forme la plus intgre de travail d’quipe, où le succès de la performance dpend à chaque instant de la collaboration troite entre les membres du groupe. À l’autre bout de l’chelle, le travail sur une ligne de montage classique s’effectue bien en quipe, en ce sens que chacun contribue au produit fini, mais les contributions s’additionnent plutôt que de se coordonner en temps rel. Dans certains cas, le travail d’quipe se fait dans un cadre galitaire, où tous participent librement au projet en fonction de leurs moyens et ressources. Dans d’autres, le partage des responsabilits est très structur, avec une rpartition des tâches prcises, parfois sous l’autorit d’une personne dsigne pour coordonner le projet.

C’est la même chose en contexte pdagogique. Le travail d’quipe peut prendre des formes multiples, chacune appuyant des objectifs pdagogiques distincts dont la pertinence peut varier selon les disciplines et les contextes.

Un prof doit donc dterminer clairement quel type d’exprience en quipe il souhaite faire vivre à la classe. Ainsi, certaines activits pdagogiques favorisent la mise en commun des ides et des habilets de chacun. Il y a quelques semaines, j’ai eu le bonheur d’assister à un atelier en sciences infirmières où de petits groupes de huit ou neuf personnes devaient produire un arbre de dcision li à une tude de cas. L’apprentissage par problèmes, dans ce cadre, s’apparente à mon dîner entre amis. Chaque intervention fait voluer la conversation d’une manière et à un rythme qu’il serait très difficile de reproduire à l’chelle individuelle. La multiplication des points de vue permet de poser un regard priphrique sur le problème et, dans le meilleur des cas, de bonifier la solution. C’est une forme classique de collaboration en continu : l’exercice est conçu pour faire comprendre que plusieurs têtes valent mieux qu’une et que le manque de communication, ici en contexte thrapeutique, peut conduire à des rsultats qui ne sont pas optimaux. Il permet aussi à chaque personne de tester certaines ides ou même de commettre des erreurs sans consquences, dans un contexte qui nourrit la confiance rciproque.

D’autres activits pdagogiques en quipe imposent à chacune des parties de plus grandes responsabilits individuelles. Par exemple, mes tudiants et tudiantes ont parfois rdig des mmoires ou des essais sous forme de roman à la chaîne, où chaque personne prend le texte en l’tat et s’efforce de le faire voluer dans le bon sens. Dans d’autres cas, j’ai demand à chaque quipe de rdiger un seul et même texte tout en exigeant des membres qu’ils ajoutent leurs commentaires respectifs en annexe. J’aurais très bien pu vouloir que le produit fini soit sign par tous, collectivement, tout en attribuant à chacun des membres de l’quipe un rôle ou une responsabilit prcise touchant à l’un ou l’autre aspect du travail. Allant encore plus loin, j’ai djà propos des productions crites sous forme de transcription d’un dialogue à quatre ou cinq voix, chacune dsigne distinctement. Un exercice très difficile, mais riche en enseignements.

Les possibilits sont nombreuses, selon les habilets et les modes de connaissance qu’on souhaite dvelopper : l’coute, le compromis, la planification, la coordination, la synthèse, la crativit ou le leadership – des angles qu’on n’explore pas aussi facilement dans un travail individuel. On aura avantage à être explicite à cet gard, car les habilets requises pour travailler efficacement en quipe ne sont pas toutes connues ni maîtrises par les tudiants et les tudiantes. Il sera parfois utile de guider les quipes à travers chacune des tapes de ralisation : planification des tâches et de l’chancier, gestion des risques, configuration de la recherche, processus de rdaction et de rvision, etc. Mais l’effort sera rcompens. Toutes les formes de travail d’quipe nourrissent l’tonnement devant la pluralit des regards, des habilets et des mthodes de travail. Elles permettent toutes de voir l’altrit comme un vecteur incontournable de la connaissance, mais aussi comme le grand dfi de l’exprience humaine. L’enfer, c’est les autres, mais le paradis aussi.

Dès lors qu’il s’agit d’une production ou d’un exercice qui contribue à la note finale, la question de l’valuation doit être tranche. À l’91³ÉÈË, les règlements pdagogiques posent les balises de l’valuation des travaux d’quipe : « Dans le cas d’un travail de groupe, chaque tudiant doit être valu individuellement, sauf si un objectif du cours justifie une valuation collective. » À cet gard, certains tudiants et tudiantes s’inquiètent parfois de la perte de contrôle sur leurs rsultats qui vient avec le travail d’quipe. D’autres se proccupent des possibilits de conflits au sein de l’quipe ou de la prsence de personnes peu scrupuleuses qui reçoivent les crdits sans contribuer au travail collectif. Il faut être à l’coute de ces inquitudes comme de celles manifestes (ou pas) par d’autres personnes socialement moins à l’aise qui auraient du mal à se joindre à un groupe ou encore qui seraient confrontes à une situation personnelle (charge parentale, emploi, etc.) rendant la coordination des rencontres d’quipe plus difficile. Dans tous les cas, c’est au professeur ou à la professeure de crer les conditions de succès de l’exercice. Et il ne faut pas hsiter à intervenir pour librer un groupe du carcan de l’quipe quand un conflit profond clate entre ses membres.

Chacune de mes expriences pdagogiques à partir de travaux d’quipe m’en a appris un peu plus sur la nature humaine. J’ai vu de petits et de grands conflits, des drames à dsamorcer, mais aussi des piphanies et de formidables synergies à valoriser. Je demeure convaincu des avantages tirs de ces contextes pdagogiques où la collaboration et la solidarit sont mises de l’avant comme vecteurs essentiels de l’apprentissage. Quelle joie, au bout du compte, d’avoir contribu avec d’autres au succès de quelque chose de plus grand que soi : un travail d’quipe, un projet collectif, un quatuor de Mozart ou un dîner entre amis.

 

Note à ma conjointe : la prochaine fois, un petit coup de pied sous la table devrait suffire à faire clater ma bulle.

 

Daniel Jutras

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