Mesdames,
Messieurs,
Je vous remercie d鈥櫭猼re avec nous aujourd鈥檋ui. C鈥檈st un honneur pour moi de prendre la parole devant le Cercle canadien.
Un recteur 脿 la tribune, peut-锚tre que 莽a vous change un peu des chefs d鈥檈ntreprise, mais pas tant que 莽a.
Sur le plan conomique, le milieu universitaire occupe une place comparable 脿 celle des grandes grappes industrielles de la mtropole. Nous rassemblons une concentration de talents sans gale au Canada. Ensemble, les universits montralaises accueillent plus de 190 000 tudiants et tudiantes. Elles emploient plus de 45 000 personnes. Et les retombes conomiques de nos activits se chiffrent en milliards de dollars.
Alors, pour moi, il est tout 脿 fait normal 鈥 sinon essentiel 鈥, pour l鈥檃venir de 91成人 et du Qubec, que les acteurs conomiques que vous 锚tes sachiez ce qui se passe sur nos campus. Ce qui s鈥檡 passe vraiment, au-del脿 des clichs et des raccourcis sur la prtendue drive des universits.
L鈥檝猫nement d鈥檃ujourd鈥檋ui m鈥檕ffre donc une occasion unique de parler des universits et de leur r么le dans le contexte volutif 鈥 parfois m锚me anxiog猫ne 鈥 dans lequel nous vivons aujourd鈥檋ui.
Le moment est bien choisi parce que 芦 l鈥檋eure est brave 禄 鈥 comme l鈥檃ffirme la signature de notre grande campagne philanthropique. Voil脿 maintenant deux ans que nous avons lanc cette campagne et elle conna卯t un remarquable succ猫s : nous approchons dj脿 de notre objectif d鈥檜n milliard de dollars. C鈥檈st le fruit d鈥檜ne mobilisation sans prcdent autour de l鈥91成人, et je veux remercier chaleureusement les donatrices et donateurs qui sont parmi nous ce midi.
L鈥檋eure est brave parce que nous vivons aujourd鈥檋ui au milieu de perturbations profondes. Les dmocraties sont fragilises et les ingalits se creusent. L鈥櫭塼at-providence peine 脿 tenir ses promesses, ici comme ailleurs. L鈥檕rdre conomique mondial est bouscul et le Canada est forc de redfinir ses alliances commerciales et internationales.
Nous faisons par ailleurs face 脿 des menaces qu鈥檕n pourrait qualifier d鈥檈xistentielles 鈥 climatiques, certainement, mais aussi technologiques, avec une intelligence artificielle de plus en plus puissante, parfois guide par des logiques qui ne co茂ncident pas toujours avec l鈥檌ntr锚t collectif.
C鈥檈st un air connu. Presque tous les discours auxquels j鈥檃i assist depuis un an commencent comme 莽a : les dfis sont nombreux, considrables et urgents.
Mon message aujourd鈥檋ui est simple. Bien des rponses 脿 ces dfis se trouvent dans la science, dans le savoir construit sur des bases solides, qui est entre les mains 鈥 ou plut么t dans la t锚te 鈥 des experts. Le rservoir d鈥檈xpertise dans nos universits est riche et immense. Et c鈥檈st le moment de faire appel 脿 nous. Les dipl么ms universitaires, les chercheurs, les chercheuses ne demandent pas mieux que de servir le bien commun.
Dans la vie de tous les jours, c鈥檈st quand on arrive au bout de ses propres ressources qu鈥檕n fait appel aux experts. Je vais vous faire une confession : je ne comprends absolument rien 脿 la mcanique automobile. Quand je laisse ma voiture au garage pour un entretien, on me parle de contr么le lectronique de l鈥檌njection, de bras de suspension, de joints 脿 rotule, de collecteur d鈥檃dmission ou de corps de papillon. C鈥檈st potique, surtout en fran莽ais. Mais 莽a me dpasse totalement.
Il y a une norme asymtrie d鈥檈xpertise entre mon garagiste et moi. Heureusement, je le connais depuis 20 ans, je lui fais confiance et je m鈥檈n remets 脿 lui pour garder ma voiture en bon tat.
L鈥檃symtrie de connaissances dont je parle, elle est prsente partout dans la socit. On la retrouve aussi dans les lieux de pouvoir politique, administratif ou conomique, l脿 o霉 l鈥檕n doit trancher dans des enjeux plus vastes encore que de changer ou non les joints 脿 rotule. L脿 o霉 la confiance accorde aux experts est primordiale.
Elle est fragile, cette confiance, notamment parce que c鈥檈st devenu un peu plus compliqu aujourd鈥檋ui pour les experts de se faire entendre. Il y a beaucoup de bruit sur la ligne. On ne sait plus trop qui sont les experts. Le savoir s鈥檈st dmocratis, diffus 鈥 et peut-锚tre un peu altr au passage. On trouve des rponses et des solutions, des bonnes et des mauvaises, partout sur Internet. Il devient de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, de distinguer les experts des charlatans. Plus grave encore, certains tribuns populistes, dont la parole est peut-锚tre libre par le prsident amricain, en viennent 脿 remettre en question la valeur des dipl么mes et de l鈥檇ucation, l鈥檌ntgrit de la science et, ultimement, la pertinence des universits.
Ce dclin de la confiance dans les tablissements du savoir est une trajectoire dangereuse. Il faut absolument y rsister. Pour comprendre et surmonter les dfis qui nous menacent, nous n鈥檃vons pas le choix de miser sur l鈥檈xpertise que nous avons su b芒tir collectivement en crant 鈥 et en soutenant 鈥 un extraordinaire rseau d鈥檈nseignement suprieur et de recherche.
Le dernier budget fdral envoie un signal fort en ce sens, avec des investissements rcurrents en recherche et une volont affirme de recruter les meilleurs talents partout sur la plan猫te. Pour Ottawa, les universits font partie de la solution. Je sais qu鈥檕n pense la m锚me chose 脿 Qubec, et j鈥檃i bon espoir qu鈥檕n aura d鈥檃utres bonnes nouvelles tr猫s bient么t.
Malgr tout, la question revient souvent : en avons-nous pour notre argent? Quel est le retour sur l鈥檌nvestissement? Quelle part de l鈥檈xpertise, de la recherche universitaire est vraiment utile 脿 la socit d鈥檃ujourd鈥檋ui? Et les universits suivent-elles le rythme des transformations du monde?
Ce sont des questions lgitimes. Des questions que vous vous posez peut-锚tre en toute bonne foi et devant lesquelles les universits ne peuvent pas, ne doivent pas se dfiler.
Devant les dfis qui se multiplient, devant les attentes qui grandissent, les chefs d鈥檛ablissement comme moi doivent proposer un pacte renouvel entre le monde universitaire et la socit. Un peu comme un vieux couple qui renouvellerait ses v艙ux apr猫s des annes de vie commune. Peut-锚tre que, quelque part en chemin, nous nous sommes un peu oublis. Peut-锚tre que nous nous sommes tenus pour acquis. Mais plus que jamais, nous avons besoin l鈥檜n de l鈥檃utre.
Renouveler nos v艙ux, pour moi, c鈥檈st raffirmer que les universits sont au service du bien commun et qu鈥檈lles ont la responsabilit fondamentale de faire vivre et circuler l鈥檈xpertise dans la socit. C鈥檈st aussi une promesse de faire encore mieux par rapport 脿 ce que j鈥檃ppellerais les livrables historiques des universits. Quels sont-ils, ces livrables? Deux, essentiellement : le talent et les ides.
Commen莽ons par le talent. Les besoins sont normes. Plusieurs secteurs manquent cruellement de main-d鈥櫯搖vre qualifie. Nos universits apportent leur contribution, mais j鈥檈ntends parfois dire que nos dipl么ms ne sont pas job ready, que leurs comptences ne rpondent pas enti猫rement aux besoins actuels du march.
Et chaque fois, je souris. Je suis prof depuis 40 ans. Dj脿, dans les annes 1980, j鈥檈ntendais des employeurs dire que mes tudiants n鈥檛aient pas tr猫s bons ni tr猫s performants, ne savaient pas crire 鈥 et ces tudiants, ce sont vous aujourd鈥檋ui, chefs d鈥檈ntreprise, leaders du monde des affaires.
脟a ne s鈥檈st pas trop mal pass, finalement.
Le Qubec n鈥檈n est pas moins m没r pour une rflexion srieuse sur le bagage dont nos dipl么ms auront besoin pour rester productifs, heureux et engags dans 20, 30 ou 40 ans. Les universits sont dj脿 脿 pied d鈥櫯搖vre 脿 cet gard. Nous repensons nos programmes en fonction des comptences 脿 privilgier, au-del脿 du savoir disciplinaire : littratie, intelligence artificielle, numratie, rsilience, communication, crativit. Dans un monde satur d鈥檌nformations et d鈥檃lgorithmes, nous voulons aussi dvelopper la pense critique, la capacit de discernement, l鈥檃ptitude 脿 exercer habilement le 芦 doute mthodique 禄. Dans un monde qui change 脿 un rythme effrn, nous accordons une valeur stratgique 脿 la formation tout au long de la vie, 脿 la capacit d鈥檃pprendre 脿 apprendre, et aussi au talent exceptionnel qui se dveloppe dans nos programmes de doctorat, nos laboratoires et nos centres de recherche. On peut dire que 莽a bouge, la formation universitaire. Et, oui, nous suivons le rythme. Et souvent, nous le devan莽ons.
Nos tudiants, nos tudiantes sont le personnel hautement qualifi de demain, l鈥檜n des plus importants canaux par lesquels l鈥檈xpertise universitaire transite vers l鈥檆onomie, la socit civile et les politiques publiques. Le dveloppement de ces talents et l鈥檃ccueil des meilleurs talents internationaux doivent demeurer une priorit pour le Qubec.
Voil脿 pour le talent.
Du c么t des ides, le constat est bien connu. Le Qubec se distingue par la qualit de sa recherche, mais il peine encore 脿 transformer ses inventions en innovations. Le passage des ides vers le march demeure difficile, et nos entreprises innovent trop peu 鈥 c鈥檈st l鈥檜ne des causes de notre dficit de productivit.
Bien s没r, on ne peut pas s鈥檃ttendre 脿 ce que tous les chercheurs orientent leur travail vers la commercialisation d鈥檌nnovations technologiques ou sociales. Ce n鈥檈st pas, et ne doit pas 锚tre, la mission premi猫re des universits. Leur r么le historique, c鈥檈st de former la rel猫ve et de nourrir une recherche libre, curieuse et robuste 鈥 car sans recherche fondamentale, il n鈥檡 a pas d鈥檌nnovation durable.
Cela dit, il y a beaucoup d鈥檌nnovateurs et d鈥檌nnovatrices dans nos universits. Et nous devons faire mieux pour les soutenir quand ils ont envie de mettre leur expertise en action. Il faut leur offrir plus d鈥檕ccasions d鈥檌nteragir directement avec les dcideurs et les entrepreneurs; valoriser le transfert de connaissances dans la progression en carri猫re et rduire grandement la complexit des points d鈥檃cc猫s 脿 l鈥檈xpertise universitaire.
脟a, quelques visionnaires l鈥檕nt compris, dont notre dipl么m Pierre Karl Pladeau. Gr芒ce 脿 sa gnrosit et 脿 celle de Qubecor, nous avons mis sur pied 脿 l鈥橴niversit le programme Millnium Qubecor, une ambitieuse initiative de 40 M$ visant 脿 dvelopper la culture entrepreneuriale sur nos campus. C鈥檈st un vaste chantier, mais il est transformateur. Jamais les relations entre le monde universitaire et celui des entreprises n鈥檕nt t aussi prometteuses qu鈥檃ujourd鈥檋ui 脿 l鈥91成人.
On parle beaucoup d鈥檌nnovation technologique et de commercialisation, mais je prf猫re, pour ma part, embrasser plus large et parler de valorisation du savoir. Aujourd鈥檋ui, les universits redoublent d鈥檈fforts pour que l鈥檈xpertise qu鈥檈lles offrent soit communique de mani猫re accessible aux dcideurs et 脿 la population. La vulgarisation scientifique, la diplomatie du savoir, les prises de parole dans la socit civile, la participation aux grands chantiers de politiques publiques, tout cela doit 锚tre intensifi pour assurer que le savoir produit dans nos universits contribue encore plus directement au bien commun.
C鈥檈st comme 莽a, d鈥檃illeurs, que le Qubec moderne s鈥檈st construit, comme on le soulignait il y a quelques semaines dans les hommages rendus 脿 Guy Rocher, l鈥檃rchtype m锚me de l鈥檜niversitaire engag au service de sa nation.
L鈥檈xpertise universitaire dcuple puissamment la porte de nos dcisions collectives. Les ides et les personnes qui circulent dans les universits contribuent concr猫tement 脿 l鈥檃vancement du Qubec et du Canada. Dans la priode incertaine actuelle, la science, la recherche, l鈥檈xpertise comptent parmi les plus importantes planches de salut pour nos communauts, notre conomie, notre dmocratie et notre culture.
Alors, je sais que vous serez d鈥檃ccord avec moi : ce n鈥檈st pas le moment de tourner le dos aux experts, de douter de la science ou de retirer notre confiance aux universits. Plus que jamais, les universitaires veulent mettre leur travail, leur curiosit, leur comprhension du monde, leur sagesse, leur intgrit, leur crativit et leur passion au service du bien commun.
C鈥檈st ce que je vous offre aujourd鈥檋ui, en leur nom.
Je vous remercie.