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Le voyage astral ou la chronique des mauvais jours

Perdre le fil de sa pense en plein cours, cela arrive à tout professeur. L’humilit, l’intgrit et la transparence demeurent les meilleurs remèdes pour retomber sur ses pieds.

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Pas besoin d’un gourou pour vivre l’exprience du voyage astral. Il suffit d’enseigner à l’universit. Presque tous les profs que je connais en ont fait l’exprience.

 

Le voyage astral, dans l’univers sotrique, c’est l’âme qui se spare du corps et se dplace toute seule dans l’espace, libre de ses chaînes corporelles. Comme dans la chanson de Claude Dubois : « Je regarde d’en haut / Le corps de mon esprit / Nos visages à l’envers / Tout petit, tout petit. » Sur Wikipdia, on parle de « dcorporation » ou d’« exprience hors du corps » qui serait provoque par la crainte d’une mort imminente, la mditation transcendantale ou l’usage de drogues hallucinogènes. Je n’ai essay aucune de ces mthodes et l’sotrisme m’est complètement tranger, mais je garde un souvenir très vif de moments d’garement en classe qui m’ont plac dans un tel tat de dissociation.

 

Le phnomène survient sans crier gare. On aborde un sujet pour lequel la prparation fait dfaut. Quelques phrases mal construites plus tard, le cerveau lance un discours parallèle. Il y a d’une part le cours qu’on est en train de donner et d’autre part une petite voix dans la tête qui se fait de plus en plus insistante : « Pas sûr que mes paroles sont bien claires, là… Je ne sais pas où cette phrase-là va aboutir… Faudrait que je m’arrête avant de me peinturer dans le coin. » Pendant ce temps, le propos audible par les tudiants et tudiantes, lui, continue de s’garer. C’est la fuite en avant, avec l’espoir qu’il y ait une porte de sortie encore invisible quelque part dans ce discours. Et la petite voix reprend : « Mais qu’est-ce que je raconte? Ça n’a ni queue ni tête! Et pourquoi est-ce que je poursuis? Arrêtez-moi, quelqu’un! » Sueurs froides, palpitations. Si personne dans la classe ne lève la main pour interrompre le drapage, hop, voyage astral! On sort du corps physique et l’on flotte au-dessus des têtes pour observer de haut la catastrophe pdagogique. Le ddoublement dure quelques secondes, jusqu’à ce qu’on s’crase au sol, la mine dconfite.

 

Ce n’est pas une exprience agrable et il n’y a pas beaucoup de moyens de l’viter. On peut avoir en main un script très serr, dont on ne dvie jamais, mais cela se fait au prix d’une rigidit qui est incompatible avec l’esprit de dcouverte qui devrait animer tout espace d’enseignement. La salle de cours n’est pas une scène de thâtre où un souffleur peut venir à la rescousse d’un comdien victime d’un trou de mmoire. Si tout professeur est un peu acteur, l’improvisation reste son mode d’expression privilgi. Il faut plutôt accepter qu’on mettra tôt ou tard le pied sur une pente savonneuse et, le jour où l’on glisse, avoir le courage de s’interrompre, dire sans honte qu’on a perdu le fil et reprendre tout depuis le dbut.

 

Quand j’ai commenc à enseigner, j’abordais chaque cours avec la crainte de ne pas avoir rponse à tout. Je consacrais de nombreuses heures à me prparer, sans jamais parvenir à tout anticiper. Il y avait toujours un angle que je n’avais pas vu ou un lment dont j’ignorais l’existence. C’est devenu pire encore après l’entre d’Internet et des ordinateurs portables dans les salles de cours, qui permettait à chacun de vrifier l’exactitude de mon propos en temps rel. J’ignorais qu’un prof a le droit de rpondre « Je ne sais pas, essayons de trouver la rponse ensemble ». Je n’imaginais pas qu’on puisse dire, au dbut d’un cours : « Je me suis tromp l’autre jour. Vrification faite, c’est plutôt comme ceci qu’il faut aborder la question. » Je ne pensais pas que le personnel enseignant a le droit à l’erreur. Ni qu’on peut avoir de bonnes et de mauvaises journes dans ce mtier comme dans tous les autres.

 

Règle gnrale, les classes accueillent avec bienveillance les professeures et professeurs qui savent reconnaître leurs propres moments de faiblesse. Je dis bien « règle gnrale » parce que je sais aussi que certaines dynamiques de groupe peuvent rendre les individus impitoyables, le plus souvent à l’endroit de personnes moins fermement installes dans la profession. Confesser sa vulnrabilit, faire preuve d’humilit, ce n’est pas toujours sans risque, surtout quand son statut est prcaire, qu’on est jeune et inexpriment ou qu’on a des marqueurs identitaires que les brutes et les intimidateurs ont tôt fait d’exploiter.

 

Le climat actuel est peut-être plus difficile à cet gard qu’il ne l’tait il y a 40 ans, quand j’ai donn mes premiers cours. Le corps professoral jouissait alors d’une autorit inhrente que peu de jeunes osaient contester ouvertement. On abordait les sujets clivants sans trop de prcautions. Peu d’enseignants et d’enseignantes remettaient en question leur propre perspective dans un dialogue ouvert avec la classe. La parole tudiante tait moins libre et elle n’avait pas d’espace comme les rseaux sociaux pour s’exprimer dans tous les registres, du plus respectueux au plus drisoire, belliqueux ou condescendant. Mais il ne faut pas croire que c’tait une sorte d’âge d’or de l’enseignement universitaire. La relation enseignant-apprenant a chang en mieux. En 1968, Paul Ricœur parlait djà de cette relation comme d’un duel. Il y a beaucoup à dire sur la manière dont elle s’est complexifie et enrichie. J’y reviendrai dans un autre billet.

 

Pour autant, je me souviens que les profs les plus admirs, à l’poque, se plaçaient explicitement dans une posture d’ouverture, de respect, de vulnrabilit, comme s’ils croyaient – et ils y croyaient vraiment – que le temps pass en classe leur permettait de prciser et d’affiner leur pense tout autant que la nôtre. L’humilit, l’intgrit et la transparence leur avaient vit plus d’un voyage astral. Il me semble que rien n’a chang de ce point de vue.

 

Daniel Jutras

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