91³ÉÈË

Passer au contenu

91³ÉÈË

Corriger, c’est long

Mais il est possible de tromper l’ennui inhrent au travail d’valuation en grant mieux les attentes et, surtout, en ne bridant pas la crativit de ses tudiants et tudiantes.

³¢±ðÌý:
¶Ù²¹²Ô²õÌý: Blogue

Nous voilà en fvrier. Le mois de janvier a t inhabituellement doux, le temps des fêtes un peu gris, mais j’espère que ces quelques jours de cong, qui nous semblent djà loin, vous auront permis de vivre des moments de bonheur en famille et entre amis. Les retrouvailles et la chaleur humaine, par les temps qui courent, c’est prcieux. Surtout au milieu d’une panne de courant.

 

Quand le mythique album de Noël de Mariah Carey tourne en boucle chez moi, j’ai toujours une petite pense bienveillante pour ceux et celles qui consacrent une bonne partie du cong des fêtes à la tâche parfois ingrate de corriger les examens, les travaux, les essais, les dissertations et autres productions crites de leurs classes. Il faut bien l’admettre : c’est un exercice assommant. Je n’enseigne pas à l’heure actuelle, mais je garde un souvenir un peu lourd des heures passes à lire, commenter et noter des douzaines de cahiers d’examen ou une enfilade de travaux de session. Quelque chose comme un tribut à payer en change de la carrière et des expriences extraordinaires que nous offre la vie universitaire. Corriger, c’est long, rptitif et le plus souvent dcevant.

 

Long, rptitif, dcevant. Il y a matière à rflexion ici. Corriger, c’est long, mais il n’existe pas beaucoup de moyens de rduire le temps ncessaire pour valuer les productions des tudiants et des tudiantes – du moins quand on veut le faire de manière srieuse et utile pour la suite des choses, y compris la rtroaction ventuelle aux uns et aux autres. Mais pourquoi ai-je t souvent dçu de la qualit des travaux et examens remis? Mes tudiantes et mes tudiants taient pourtant brillants, tris sur le volet. Mes cours taient solides et plutôt bien livrs, du moins de mon point de vue bien subjectif. J’aurais dû pouvoir compter, statistiquement parlant, sur une proportion leve de cahiers d’examen tout à fait satisfaisants et sur au moins quelques perles inspirantes et rjouissantes. Bon an, mal an, j’aurais dû terminer l’exercice de correction avec le sentiment du devoir accompli : encore une autre cohorte bien informe des grands enjeux et des tenants et aboutissants de la matière que j’enseignais. Pourtant, non, c’est trop souvent l’impression de ne pas avoir t entendu dans toute la richesse de mon propos (!) qui m’habitait. Beaucoup d’autres collègues vivaient la même dception.

 

Mystère? Non. Une partie de l’explication rside dans une mauvaise gestion des attentes. C’est un peu comme pour les fameuses « listes de souhaits » qu’on prpare en vue des changes de cadeaux. Entre les optimistes qui laissent place à la crativit avec « Faites-moi une surprise » et les contrôlants qui rclament « une paire de gants de cuir bruns, taille TG, de marque Bugatti, que j’ai fait mettre de côt au comptoir de maroquinerie chez Simons », il y a toute une gamme de stratgies et un vaste potentiel de dceptions.

 

En d’autres termes, pour viter d’être dçu de la performance des tudiants, il me semble qu’il faut formuler des attentes claires, alignes sur des objectifs d’apprentissage explicites, et tester la comprhension de la matière djà vue à partir de ce qui a t rellement fait dans le cours. J’ai plus d’une fois fait fausse route à cet gard. Formuler une question sur un sujet qui n’a jamais t discut en classe, en esprant que les meilleurs puissent, à partir de ce qu’ils ont appris, s’y retrouver et ainsi se dmarquer, ce n’est pas une bonne recette. Demander au moment d’une valuation d’excuter un exercice que personne n’a jamais pu essayer en contexte d’apprentissage, ça produit de manière prvisible des rsultats dcevants. Prparer dlibrment un examen trop long pour le temps imparti (ce qui favorise les personnes rapides, mais pas ncessairement les plus doues), mauvaise ide aussi.

 

Un autre facteur peut expliquer en partie pourquoi les professeurs sont souvent dçus par les rponses donnes dans les cahiers d’examen ou par les travaux de session. C’est l’impression de lire la même chose encore et encore, parfois dans les mêmes mots – peut-être tirs de notes de cours standardises, facilement accessibles dsormais. C’est d’autant plus vrai si les mêmes questions d’examen sont reprises anne après anne.

 

Les tudiants et les tudiantes sont naturellement et rationnellement rfractaires au risque. Quand on a un œil sur sa moyenne, il est plus rassurant de rpter des lieux communs, de s’en tenir aux ides prouves, voire de rgurgiter à l’identique ce qui a t enseign, que de sortir des sentiers battus, de faire preuve de crativit et d’originalit ou de prendre le contrepied des thèses dominantes. C’est moins vrai pour les examens oraux, dont j’ai fait l’exprience à quelques reprises et où la diffrence parvient à s’exprimer plus nettement. Mais à l’crit, beaucoup ont de bonnes raisons de ne pas dpasser « le premier tour de l’vidence », même s’ils ont le potentiel d’aller beaucoup plus loin. Pourtant, je n’ai jamais t aussi fier de mes tudiantes et tudiants que lorsque j’ai libr leur parole en les encourageant à s’approprier la matière dans leurs propres mots. Cela ne fonctionne que si cette exploration est explicitement encourage et associe à de bons rsultats et qu’on leur donne la chance de la mener tout au long du trimestre. À l’examen, il est trop tard. Peu d’entre eux oseront.

 

En somme, pour tromper l’ennui de la correction et donner aux personnes qu’on value une vraie chance d’exposer leur maîtrise de la matière, il faut à la fois exprimer des attentes claires et autoriser la crativit. Quelque part entre « Surprenez-moi » et « Je prfère une carte-cadeau de Starbucks ». C’est le moment d’y penser, même si la fin du trimestre est encore loin, parce que l’valuation doit être conçue comme une partie intrinsèque du cours, plutôt que comme son aboutissement.

 

Daniel Jutras

 

Vous voulez poursuivre la discussion? Ã‰³¦°ù¾±±¹±ð³ú-³¾´Ç¾±.